sandrine57

Lectrice compulsive d'une quarantaine d'années, mère au foyer.

L'attaque du Calcutta-Darjeeling: Une enquête du capitaine Sam Wyndham
1 décembre 2020

Quand il arrive à Calcutta en avril 1919, le capitaine Sam Wyndham, vétéran de la Grande-Guerre, veuf inconsolable et accroc à l’opium, n’a pas le temps de s’habituer à la chaleur étouffante de la capitale du Bengale. Très vite, il est plongé dans le bain de ses nouvelles fonctions d’enquêteur de la police du Raj. Un de ses compatriotes, haut fonctionnaire, proche du Vice-gouverneur, a été sauvagement assassiné dans un quartier mal famé, tout à côté d’un bordel. Le meurtre fait frémir en haut lieu et le policier doit trouver un coupable dans les plus brefs délais. Secondé par l’inspecteur Didby, expatrié pur jus, raciste et condescendant et l’agent Banerjee, indien à la mode british, éduqué, brillant, oxfordien, Sam s’attelle à la tâche avec la conscience professionnelle acquise à Scotland Yard et sa méconnaissance des mœurs de la colonie britannique. Car là-bas, un coupable n’est pas forcément LE coupable. Quand on lui livre sur un plateau, un dissident, combattant de l’indépendance de l’Inde, Sam est circonspect et décide de continuer l’enquête envers et contre tous.

Gros coup de cœur pour ce polar qui nous emmène à Calcutta, moite, grouillante, étouffante ville du Bengale, fleuron de l’Empire colonial britannique. Dans le rôle du candide, Sam Wyndham découvre l’Inde, son climat, son racisme ordinaire, ses inégalités et la colère sourde d’un peuple qui aspire à l’indépendance. Dans le rôle du colon, son adjoint Didby, arrogant comme celui qui ne doute pas de sa supériorité sur des indiens ignorants, mal dégrossis, indolents, inférieurs en tous points aux blancs. Et dans le rôle du bon indien, Banerjee, éduqué, obéissant, fidèle au Raj, mais moins lisse qu’il n’y paraît quant à ses convictions et objectifs. À charge pour ce trio de débusquer celui qui a osé assassiner un sahib.
Si l’enquête reste classique, le livre est surtout un fabuleux polar historique qui raconte les velléités d’indépendance des indiens, les lois iniques que leur imposent les anglais, les massacres qui en résultent et un empire colonial qui entame sa lente déliquescence, gangréné par la corruption et trop sûr de sa supériorité pour s’inquiéter ou se réformer.
S’ajoute à ce passionnant contexte historique, un enquêteur à multiples facettes. Mélange réjouissant de naïveté et de cynisme, Sam Wyndham, à l’humour pince-sans-rire, s’accommode tant bien que mal d’un climat très différent de la bruine londonienne, de la nourriture épicée, d’un système de classe dont il ignore tout, sans oublier les fumeries d’opium qu’il apprécie à leur juste valeur. Imperméable au racisme et à la soi-disant supériorité des colons, saura-t-il se faire une place, et surtout la garder, dans la police du Raj ? À suivre avec bonheur dans ses prochaines enquêtes.

Séoul Copycat

Jong-kwan Lee

Matin Calme

20 novembre 2020

Gravement brûlé, amnésique et aveugle, quand il se réveille dans un lit d’hôpital, il ne sait plus qui il est. On lui dit qu’il s’appelle Lee Suyin, qu’il est inspecteur de police et qu’il s’est blessé en poursuivant Copycat, un tueur en série qui élimine des criminels qui ont échappé à la police faute de preuves et dont il imite le modus operandi. Il est le seul à avoir vu son visage, à pouvoir le reconnaître mais il n’a plus de prise sur ses souvenirs, sur son corps, sur sa vie. Pour l’aider à retrouver la mémoire, Han Jisu, une collègue spécialiste des interrogatoires, vient le voir tous les jours. Méthodique et détachée, elle lui parle des meurtres de Copycat, l’interroge sans relâche, sonde ses réactions, tente de raviver ses souvenirs. Mais pour Lee Suyin, le passé n’existe plus. Affaibli, démuni, effrayé, il se méfie de tout le monde, ne sait plus qui croire, à qui accorder sa confiance ?

Mystères, mensonges et manipulation pour un thriller psychologique aux multiples rebondissements. Le rythme est lent mais la tension est palpable tout au long d’une histoire qui fait la part belle à la réflexion plutôt qu’à l’action. Comme Lee Suyin, le lecteur ne sait jamais à qui se fier, qui ment, qui est innocent. Au fur et à mesure qu’il recouvre la vue et la mémoire, on croit comprendre mais de fausses pistes en retournements de situation, on est manipulé par un auteur particulièrement retors.
Passionnant et addictif, Séoul Copycat prouve que le polar coréen n’a rien à envier à ses homologues scandinaves. En plus du suspense, on y découvre aussi des modes de penser, d’agir et d’enquêter propres à la Corée du Sud. À découvrir.

Les Dieux ont soif

Le Livre de poche

5 novembre 2020

Paris, 1793. Peintre médiocre et désargenté, Evariste Gamelin a pris fait et cause pour la Révolution dont il admire les héros, Marat et Robespierre. Citoyen exemplaire -il fait partie de la section révolutionnaire de son quartier-, c’est aussi un bon fils qui s’occupe de sa mère veuve et l’amoureux transi de la belle Élodie, la fille du marchand d’estampes à qui il vend ses œuvres. Charmant et généreux, il n’hésite pas à partager le peu qu’il a avec les miséreux mais devient intransigeant dès qu’on ose critiquer la Révolution devant lui. Cette intransigeance va s’exacerber lorsqu’il est nommé juré au Tribunal révolutionnaire. Attaqué à l’extérieur et à l’intérieur, le régime se défend par la Terreur et les condamnations à mort sont légion. Evariste se plonge corps et âme dans sa mission, ajoutant au sang, le sang de ses ennemis personnels, l’amant de sa sœur qu’il exècre pour s’être un temps exilé, son voisin, le sage Brotteaux et surtout l’aristocrate qu’il soupçonne, à tort, d’avoir séduit et abandonné sa tendre Élodie. Impitoyable, aveugle et sourd aux prières comme aux injonctions de ses proches, Evariste condamne à la guillotine à tour de bras et ne s’arrêtera qu’avec la fin de la Terreur. Il périra alors de la même façon qu’il aura fait périr.

Roman de la Terreur, du fanatisme, de la foi aveugle, Les Dieux ont soif est un caillou dans la mare de la Révolution vue comme source de progrès, d’égalité, de liberté. Ici la politique est érigée en religion. Les fidèles croient sans réfléchir et sont prêts à tuer pour leurs dieux, les incroyants sont considérés comme des traîtres, des infidèles qui méritent la mort. Evariste Gamelin est le prototype du croyant convaincu qui ne s’embarrasse pas des scrupules qui parfois l’effleurent. Pour la cause, il faut faire des sacrifices, purger la société de ceux qui la gangrènent et qu’importe si l’on devient plus sanguinaire encore que ceux que l’on combat. À l’opposé, son voisin Brotteaux apparaît comme un homme sage et ouvert qui n’hésite pas à se mettre en danger pour sauver un homme dont il ne partage pas les convictions. L’intransigeant et le sage mourront, victime tous deux d’une époque violente et d’un idéal qui s’est fourvoyé.
Si Anatole France ne juge pas, il aime à montrer que la démocratie est née dans le sang et qu’on peut faire le pire au nom du meilleur.
Écrivain oublié, il est pourtant tellement moderne. S’il décrit les mécanismes qui ont conduit les révolutionnaires, chantres de l’égalité, de la liberté et de libération du peuple soumis à la monarchie, on peut transposer son récit à la révolution russe de 1917 qui a conduit au stalinisme et à tout autre régime totalitaire passé ou à venir. Car à vouloir faire le bonheur du peuple contre son gré, on le mène inévitablement vers son malheur…

D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds
21 septembre 2020

Ex-poète reconverti en éditeur, ex-mari de Þóra qu’il a humiliée et trahie, Ari revient en Islande après deux années passées à Copenhague. Le cœur lesté de regrets, il rentre au pays pour son père qui serait au plus mal. La perspective de revoir Keflavík, ce coin de l’île sinistrée par le départ des américains et les quotas de pêche, fait remonter les souvenirs de son histoire familiale. Lui revient en mémoire sa jeunesse dans l’ombre de son cousin Ásmundur, tant admiré, son travail dans le hareng, les filles qu’il convoitait, mais aussi ses relations difficiles avec son père, sa mère trop tôt disparue et trop vite remplacée ou la passion qui unissait son grand-père Oddur, le meilleur capitaine de pêche du fjord et sa grand-mère Margrét, qui alternait euphorie et dépression. Sa famille, ses amis, des hommes et des femmes, poètes et rudes à la tâche, qui peuplaient cette terre perdue, la ‘’plus noire de l’Islande’’, devenue la plus grise depuis qu’on les a privés de leur seul moyen d’existence. Qu’espère-t-il en revenant ? Un rapprochement avec son père ? Une réconciliation avec Þóra ? L’idée, peut-être, d’être chez lui, au bon endroit, au bon moment…

Où l’on retrouve toute la poésie de Jón Kalman Stefánsson qui sait si bien décrire les paysages âpres de l’Islande et l’âme de ses habitants. Dans les pas d’un narrateur qui restera inconnu jusqu’à la fin, il nous emmène dans la région de Suðurnes, au sud-ouest de l’île. Y cohabitent les vestiges d’un passé glorieux et les tentatives désespérées des autorités locales pour faire revivre ce territoire oublié de tous. Entre terre et mer, passé et présent, l’auteur raconte une chronique familiale universelle : le temps qui passe, les choix, bons ou mauvais, les décisions que l’on prend, mûrement réfléchies ou sur un coup de tête, les pertes que l’on subit, les héros, les moutons noirs, les femmes et le mal qu’on leur fait, les mille et une façons de faire face aux poids de l’existence…
Poétique et sensuelle, tendre et humble, l’écriture de Jón Kalman Stefánsson est un enchantement sans cesse renouvelé. Il sait si bien décrire les hommes et les femmes d’Islande, dévoilant leur âme, leur lumière, leur part d’ombres. Pour l’apprécier, il faut savoir lâcher prise, accepter de ne pas tout comprendre, se perdre dans l’espace-temps, voguer avec lui sur la mer déchaînée ou arpenter la terre volcanique d’Islande, se laisser guider par cet orfèvre des mots, cet explorateur des profondeurs de la condition humaine. Un très grand auteur.

La couleur bleue, roman
20 septembre 2020

Amsterdam, 1669. Comme tous les habitants de la ville, le jeune gardien de prison Cornelis Suythof est choqué par le drame qui a touché la famille Melchers. Le maître teinturier, pris d’un accès de folie, a massacré femme et enfants et depuis, mutique, il occupe une cellule du Rasphuis, la prison d’Amsterdam. Mais pour Cornelis, le pire reste à venir. Quelques jours plus tard, c’est son collègue et ami, le maître de discipline Ossel Jeuken, qui commet à son tour un meurtre en fracassant le crane de sa maîtresse. Il était en possession d’une étrange toile représentant la famille Melchers, peinte à la façon de Rembrandt, mais dont la couleur bleue infirmait qu’elle soit de la main du Maître. Pour prouver l’innocence de Ossel, Cornelis prend tous les risques et finit par être chassé de son poste de gardien. Loin de renoncer, il reprend sa place auprès de Rembrandt dont il avait été l’élève jadis. Le vieil homme, ruiné et boudé par ses contemporains, pleure la mort de son fils Titus et se repose entièrement sur sa fille Cornelia pour gérer le peu de biens qu’il lui reste. Sous le charme de la jeune fille, Cornelis commence une dangereuse enquête à laquelle le peintre semble mêler.

Polar historique, romance, roman de cape et d’épée, roman d’aventures, La couleur bleue est tout cela à la fois. On y découvre Amsterdam au XVIIème siècle et, dans les pas du jeune héros, Cornelis Suythof, on dévoile un complot d’envergure où se mêlent la prostitution forcée des filles de notables, la conspiration d’une secte catholique et, bien sûr, le mystérieux pigment bleu qui rend fou celui qui l’approche.
Alors bien sûr, les péripéties de Cornelis traînent un peu en longueur et les scènes où il est attaqué par ses ennemis et enfermé dans une pièce obscure sans espoir d’en sortir, sont répétitives, mais on ne pourra pas se plaindre du manque d’action. Cornelis affronte des brigands, se frotte aux marchands cossus et influents, frôle la mort à chaque coin de rue, sauve des jeunes filles en détresse, découvre un complot visant à déstabiliser les Pays-Bas et trouve encore le temps de peindre des nus et de compter fleurette à la fille de Rembrandt. On se laisse donc entraîner par sa fougue, sa détermination et sa fidélité à son ami Ossel, injustement condamné à mort. Le tout est très divertissant et plaisant à lire. Et l’évocation de Rembrandt, dans la dernière année de sa vie, apporte beaucoup à cette histoire rocambolesque et amusante. Plaisant.